Du IIe siècle avant Jésus-Christ jusqu'au IIIe ou même IVe siècle après, divers mouvements, dits couramment sectaires, se manifestèrent dans le Proche-Orient ancien et en Occident jusqu'à Rome. On les qualifie de « baptistes ». Ils virent le jour dans les marges du judaïsme et plus précisément dans ce que l'on appelle judéo-christianisme. La région du Jourdain, en Transjordanie et dans les abords de
Des témoignages complexes
Plusieurs témoins signalent en effet les attaches gnostiques de telle ou telle secte baptiste. On connaît surtout ces courants sectaires par les auteurs ecclésiastiques des quatre premiers siècles, Justin (100-165) à Rome, Irénée (130-200) à Lyon, Hippolyte (170-235) à Rome, Origène (185-255) et Eusèbe (265-340) à Césarée, Épiphane (315-403) à Salamine et d'autres, tous soucieux de dénoncer l'hérésie, la Gnose d'abord au IIe siècle. Essentiellement marqué par la polémique, le témoignage de ces personnalités est à prendre avec discernement sinon avec réserves. De quelques rares sectes nous sont aussi parvenues les œuvres. Il est difficile sinon impossible de faire l'histoire de ces mouvements baptistes comme celle d'un vaste courant unifié. En dépit des traits récurrents d'un groupe à l'autre, il n'y a guère d'unité entre eux. On doit se contenter d'un inventaire des particularités significatives et distinctives possédant entre elles un lot suffisant d'affinités. Certaines de ces sectes ont un fondateur ou un promoteur resté célèbre. D'elles sont nées de vraies religions : pour une part, le christianisme dérive du courant baptiste de Jean, et le manichéisme d'une réforme profonde de la secte d'Elkasaï. Une seul courant vraiment baptiste a persisté jusqu'à nos jours, celui des Mandéens.Flavius Josèphe et Jean le Baptiste
Attestés par Philon d'Alexandrie, Flavius Josèphe et Pline l'Ancien, et à leur suite par les Pères de l'Église, les Esséniens évoquent à leur façon les mouvements baptistes de l'Antiquité pré chrétienne. Une partie des textes retrouvés près deFlavius Josèphe rapporte une expérience singulière. Dans sa jeunesse et cherchant sa voie, il séjourna chez les Esséniens puis auprès de Bannos, sorte de moine du désert dont les traits et les mœurs rappellent d'assez près ceux de Jean Baptiste. Voici ce qu'il écrit : « Ayant entendu parler d'un certain Bannos qui vivait au désert, se contentait pour vêtement de ce que lui fournissaient les arbres, et pour nourriture, de ce que la terre produit spontanément, et usait de fréquentes ablutions d'eau froide de jour et de nuit, par souci de pureté, je me fis son émule » (Autobiographie 11). Josèphe était par ailleurs bien informé sur la vie d'un représentant célèbre du mouvement baptiste, Jean. Ce dernier pratiquait un rite d'immersion individuelle appelé « baptême ». Devenu homme au rayonnement notoire, on l'affubla d'un surnom qui dit bien l'objet de sa réputation : « le Baptiste », littéralement « l'Immerseur ». Ce mot dérive du grec baptizein, « plonger », « immerger ». On n'employait ce verbe que rarement pour un bain complet ; on avait recours à d'autres formules. Josèphe étaie le témoignage des Évangiles (Antiquités judaïques XVIII, 116-118). Il atteste lui-même le titre de Baptiste, ho baptistês, qui valait à Jean sa notoriété. Il précise qu'on venait à ce dernier « pour s'unir dans le baptême », dans un rite véritable d'initiation. Le but de l'acte était l'entrée signifiée, consacrée, dans un groupe d'élus. Pour Josèphe, le baptême de Jean servait également à « purifier le corps », l'âme étant purifiée au préalable « par la justice ». Voilà donc un mouvement judaïque que l'on peut dire sans ambages baptiste. Il compte parmi les sources directes du christianisme : Jean le Baptiste fut proclamé par les tout premiers témoins « précurseur » et « annonceur » du fondateur, Jésus de Nazareth dit le Christ. Mais la religion chrétienne se développa sur la base d'un corps de doctrines et de rites qui dépasse très largement le cadre baptismal. (À partir du XVIIe siècle, un courant baptiste totalement nouveau se distinguera, dans l'Église d'Angleterre d'abord. Il en naîtra les Églises baptistes, toujours vivantes, mais minoritaires par rapport aux grandes institutions d'où elles sont issues.) La survivance d'éléments judaïques ou judéo-chrétiens liés au courant baptiste de Jean est attestée au Ier siècle par les Actes des apôtres (19, 1-7) et jusqu'au IIIe par d'autres témoins.
Masbothéens et Ébionites
Dans leur désignation des hérésies juives ou judéo-chrétiennes, les Pères de l'Église signalent plusieurs courants explicitement baptistes. Au milieu du IIe siècle, le philosophe et débatteur chrétien Justin mentionne les Baptistaï, « Baptistes », dans son Dialogue avec Tryphon (80, 4). C'est dans une liste des « sept hérésies juives » qu'on les retrouve, avec des variantes, chez Eusèbe de Césarée, Épiphane de Salamine et d'autres. On peut assimiler ces Baptistes aux Masbothaïoï que signale l'historien Hégésippe vers 180, dans ses Hypomnemata ou « Mémoires » contre les Gnostiques. Les deux noms ont en effet le même sens, l'araméen masbûtâ signifiant « immersion » ou « baptême ». Hégésippe implique les Masbothéens dans la naissance de sectes gnostiques. L'idée était très répandue au sein des milieux chrétiens que les hérésies avaient des racines judaïques. Vers l'anParmi les courants judéo-chrétiens à fort rayonnement baptiste, il faut classer les Ébionites, que l'on tend à considérer comme les successeurs de la première communauté de Jérusalem. Leur nom, Ébiônaïoï, est une forme grecque dérivée de l'hébreu ébyonîm, « pauvres ». Selon des sources anciennes auxquelles Épiphane fait écho, ils considéraient l'eau comme une chose divine. Ils sont comptés pour la première fois parmi les « hérétiques », comme secte gnostique plus précisément, dans le grand traité Contre les hérésies d'Irénée de Lyon (vers 180). Cela tient à la tradition d'Asie Mineure, d'où venait Irénée et où enseignait l'hérésiarque Cérinthe. Comme les Ébionites, ce dernier rejetait la doctrine de la conception virginale de Jésus, né d'une « jeune fille » (néanis en grec, selon la traduction d'Isaïe 7, 14 par Aquila) et non d'une « vierge » (parthénos, dans la version des Septantes reprise par le Nouveau Testament). De fait, le judéo-christianisme des Ébionites dut évoluer dans une direction gnostique, ce qui fit classer ces derniers parmi les hérétiques. Ces gens avaient leur propre Évangile, l'Évangile selon Matthieu. À leurs yeux, Paul de Tarse était un « apostat de la Loi ». Origène les mentionne à plusieurs reprises. Il les présente comme des Juifs qui croient en Jésus le Messie. Il les répartit en deux catégories : ceux qui acceptent que Jésus soit né d'une vierge et ceux qui le refusent. Ils vivent, précise-t-il, selon la Loi judaïque, préconisent la circoncision, interprètent les règles alimentaires de la Loi à la manière des Juifs, célèbrent la Pâque à la date fixée par ceux-ci. Ces Ébionites pratiquent de fréquentes lustrations voire immersions, tout habillés, surtout après les rapports sexuels et les contacts avec les étrangers. Autant d'actes rendus par le verbe baptizein. Nonobstant, ils s'astreignent parallèlement au baptême d'initiation typiquement chrétien, unique celui-ci.
Deux mouvements baptistes majeurs sont à traiter à part : les Elkasaïtes, dont le manichéisme sera une ligne dérivée au destin long et prospère ; les Mandéens, qui comptent encore plusieurs milliers d'adeptes.
Les Elkasaïtes
C'est une branche particulière du judéo-christianisme, à la fois baptiste et syncrétiste, que l'on repère au début du IIe siècle. C'est le seul groupe de l'époque que l'on puisse décrire comme une secte baptiste véritable et la plus influente des sectes baptistes. Hippolyte de Rome, Origène et ÉpiphaneLa doctrine semble celle d'une secte juive marginale vite empreinte de christianisme, spécialement acquise aux croyances et pratiques judéo-chrétiennes. On pense ici à Alcibiade, un maître elkasaïte d'Apamée en Syrie. Sous le pontificat de l'évêque de Rome Calixte Ier (217-222) et au temps d'Hippolyte, cette personnalité intervint dans le débat sur la discipline pénitentielle : elle proposa le concept d'un « second baptême pour le pardon des péchés » au nom de la Trinité, en accord avec la pratique baptismale elkasaïte. Origène mentionne la secte à Rome en 247, tandis qu'une autre source la donne pour florissante en Babylonie. Le caractère judaïque de l'elkasaïsme se manifeste par l'observance rigoureuse du sabbat, la circoncision, la prière en direction de Jérusalem, le recours à des règles matrimoniales et alimentaires strictes. Il faut ajouter les ablutions ou immersions, dont Hippolyte fait une description précise. Un second baptême offrait aux pécheurs chrétiens également la « paix et une part au salut parmi les justes ». Le rite du baptême proprement dit empruntait à la pratique chrétienne ; il réclamait un ministre ou témoin de l'acte. L'immersion réitérée, appelée elle-même baptisma, prenait une forme nettement différente, sans l'intervention d'un quelconque agent. Épiphane souligne le rejet des sacrifices et du sacerdoce, ce qui semble signifier une dimension sacramentelle sinon magique du baptême.
L'influence du syncrétisme des sociétés ambiantes se devine dans le goût des Elkasaïtes pour l'astrologie et les croyances superstitieuses. Les tendances gnostiques sont claires aussi, avec la doctrine de la révélation et la transformation du Logos, le « Dieu très haut » et son « Envoyé », la doctrine des éléments et les anges, et les astres démonisés. De plus, le rôle joué par l'elkasaïsme dans la naissance du manichéisme implique un lien manifeste avec
Les Mandéens
C'est le seul mouvement baptiste qui existe encore de nos jours. Quelques milliers de membres vivent toujours au sud de l'Irak, aux environs de Bassora, et, près de là, au sud-ouest de l'Iran. D'après une étymologie possible, leur nom, l'araméen mandayâ, les désignerait comme les hommes de la « connaissance » (mandâ). Eux-mêmes s'appellent les Nazoraïa, « Nazoréens », évocation d'une secte judéo-chrétienne des premiers siècles de notre ère. Les auteurs musulmans parlent volontiers des Sabayâ, « Baptistes ». Les Mandéens ne furent révélés à l'Occident qu'en 1652. Les voyageurs allèrent en nombre sur place s'informer sur eux. On les étudia réellement à partir du XIXe siècle. C'est alors qu'on édita leurs textes, avec traduction, et qu'on considéra savamment leur langue. Les exégètes du Nouveau Testament et les historiens du christianisme s'intéressèrent beaucoup à eux au début du XXe siècle, d'aucuns les considérant comme une source de la doctrine et des rites chrétiens (Bultmann). Ce qui supposerait leur grande ancienneté. Il est certain qu'à l'origine, ils avaient des liens idéologiques avec les mouvements évoluant en marge du judaïsme de Palestine, en Transjordanie exactement. Ce qui peut nous mener jusqu'au IIe siècle chrétien, mais guère plus haut. Sans nul doute, ils ont contribué à la formation de la Gnose ancienne, dont ils sont de quelque façon une variante orientale durable. Le corpus des écrits que l'on possède ne s'est constitué qu'au VIIIe siècle. Les sources attestent néanmoins le mouvement mandéen au IVe siècle et même probablement vers l'an 200.À la base du système doctrinal des Mandéens il y a un dualisme opposant le « monde d'en haut » et le « monde d'en bas », le « lieu de la lumière » et le « lieu des ténèbres ». Ce qui n'empêche pas Dieu d'intervenir par la création, comme dans les récits bibliques. Création qui se poursuit par l'action permanente de la Divinité et sa révélation par l'Envoyé céleste. Ce dernier est le fondateur de la religion de lumière opposée à sept religions de ténèbres, parmi lesquelles le mazdéisme, le judaïsme, le christianisme, le manichéisme et l'islam. Jésus est un faux prophète. Le vrai prophète,
Les pratiques baptismales des Mandéens consistent dans une immersion totale et régulière (masbûtâ, l'équivalent araméen de baptisma), chaque dimanche, dans une eau courante (appelée yardna, « Jourdain »). On se plonge trois fois dans l'eau, puis on se livre à d'autres ablutions bien codifiées (qui rappellent celles des musulmans), le prêtre prononçant des formules rituelles avec même invocation de « noms secrets ». Suit une onction à l'huile de sésame, trace d'une influence chrétienne possible, sur les rives du fleuve. On distribue enfin du pain et de l'eau. Ce baptême est administré sous une forme simplifiée aux enfants et aux mourants. À côté de la cérémonie baptismale festive du dimanche, on a recours, s'il le faut, à des ablutions fériales du matin ou simples immersions dans un fleuve, dans le cas de fautes spécifiques ou en des occasions particulières. Secte baptiste judaïque à l'origine, s'affirmant ensuite comme hostile au judaïsme et au christianisme, le mandéisme se développa comme une religion véritable, à l'instar du manichéisme.
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Contre le hérésies : dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur Irénée de Lyon Le Cerf, Paris, 2001 |
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Le Mandéisme H.-C Puech La Pléiade In Histoire générale des religions. Tome II Gallimard, Paris, 1948 |
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L'eau, sa vie et sa signification dans l'Ancien Testament P. Reymond Brill, Leyde, 1958 |
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Le mouvement baptiste en Palestine et Syrie (150 av. J.-C.) J. Thomas Gembloux, 1935 |
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Baptistes In Reallexikon für Antike und Christentum I. p.1167-1172 1950 |
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Christ au Jourdain. Le baptême de Jésus dans la tradition judéo-chrétienne Daniel Vigne Etudes bibliques Gabalda, Paris, 1992 |
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The baptist sects K. Rudolf In The Cambridge History of Judaism. Vol. III : The Early Roman Period.Publié sous la direction de W. Horbury, W.-D. Davies, J. Sturdy. Pages 471-500 et 1135-1139 (bibliographie) Cambridge, 1999 |